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Récit d'expédition hivernale par une aventurière aguerrie

De retour d'une expédition sur le cratère Manicouagan en ski et en camping d'hiver, Malie Lessard-Therrien nous raconte son aventure. Cette biologiste passionnée de nature nous relate son expérience dans le froid extrême, ses observations et ses apprentissages. Elle partage aussi ses astuces pour se garder au chaud lors de froids extrêmes.

Vers le nord

Après une bonne nuit de sommeil dans le confort d'un lit douillet, nous quittons l'Hôtel-Motel Hauterive pour faire nos emplettes finales à Baie-Comeau, dernière ville avant de se diriger bien plus au nord pour notre expédition. Nous effectuons l'achat de quelques éléments clés manquants au magasin de plein air Spin sports et cassons la croûte au Manoir du Café qui offre mille et un délices de boulangerie. 

Avec notre matériel d'expédition qui envahit chaque cm carré d'espace dans la voiture, nous prenons la route 389 qui nous mène vers notre objectif à travers une forêt infinie d'épinettes; le cratère Manicouagan. 

Symboliquement surnommé l'oeil du Québec, le cratère Manicouagan offre un paysage unique au monde. Le cratère fut créé il y a 214 millions d'années lorsqu'une météorite a frappé la terre sur ce qui est aujourd'hui la Côte-Nord. L'île René-Levasseur se trouve maintenant là où a eu lieu l'impact et le barrage Daniel-Johnsson (Manic 5) retient les eaux qui forment un lac réservoir en cercle d'environ 220 km autour de l'île. Une des meilleures façons d'apprécier l'ampleur du cratère Manicouagan est de le contempler à partir de l'espace comme la technologie nous permet de le faire.

Crédit : Agence spatiale Européenne
Le cratère Manicouagan vu de l'espace

Notre équipe d'expédition est composée de trois partenaires d'aventure. Nous planifions de partir en ski et en camping d'hiver sur le réservoir gelé en plein mois de février, le moment le plus froid de l'année. Le cratère Manicouagan est réputé pour ses conditions extrêmes, semblables à celles que l'on trouve dans les régions polaires. Nos objectifs sont de vivre pleinement la nordicité, de s'immerger dans la belle nature sauvage et de repousser nos limites. À la suite de multiples recherches, de préparation et d'entraînement, nous partons bien équipés avec tout ce dont nous aurons besoin dans nos traîneaux pour vivre sur le territoire en autonomie pour deux semaines. 

Grand départ

La glace s'est formée seulement une dizaine de jours avant notre date de départ, nous informe le gardien de la Station Uapishka, située sur aux abords du large réservoir. Prudente, j'évalue la glace au fur à mesure que nous avançons avec nos lourds traîneaux. Nous enfonçons régulièrement des vis à glace de 15 cm qui ressortent sans avoir touché l'eau en dessous. Avec cette épaisseur, la glace devrait soutenir notre poids sans problème.

Crédit : Malie Lessard-Therrien
L'équipe d'expédition avec nos traîneaux

Apprivoiser notre environnement

Lors du deuxième jour, nous skions sur la glace dénudée de neige, nous permettant d'apercevoir des microfissures. Nous pouvons alors constater que la glace est épaisse d'au moins 30 cm, et parfois jusqu'à un mètre, à voir les bulles prises dans la glace sous nos skis. Malgré les grondements de la glace toujours présents, je suis rassurée par ces observations et j'avance plus détendue en observant la nature autour de moi.

J'ai l'impression de me retrouver au cœur de la Boréalie, dans le Nitassinan, immense territoire innu. Le paysage est grandiose et sauvage. Nous avons la chance d'observer un renard roux qui trottine sur la glace en traversant une baie. Il s'arrête fréquemment pour nous observer. Le soir venu, lorsque nous nous approchons de la berge pour trouver un endroit où monter le campement, nous apercevons des dizaines de lagopèdes des saules qui mangent les bourgeons dans les arbustes. Contrairement au renard, les lagopèdes ne semblent nullement se formaliser de notre présence ici. Le matin, ce sont des geais gris qui viennent nous rendre visite. Un peu plus au large, dans la neige durcie, nous croisons de multiples traces de loup! Les empreintes semblent immenses comparativement à celles du renard observées quelques jours avant. On s'arrête brièvement pour prendre une photo car le vent balaie tout à vive allure, emporte la neige à l'horizontal et rend le froid mordant. 

Crédit : Malie Lessard-Therrien
Traces de loup

Le froid

J'avais visé juste en devançant mon expédition en février par rapport à l'année dernière pour éviter la pluie. J'étais déjà venue explorer le cratère Manicouagan en mars et le printemps était déjà arrivé! Cette année en contrepartie, moi et mes deux compagnons d'aventure faisons face à des conditions météorologiques extrêmes. Le froid de -35 degrés Celsius nous pique la peau et nous oblige à prendre de très courtes pauses au cours de la journée pour boire et manger afin de garder notre chaleur.

Lors des troisième, quatrième et cinquième jours de notre expédition, nous avançons dans le blizzard et des vents du nord de 50 km/h qui sculptent la neige en formes originales. Ce vent de face nous fait courber l'échine pour mieux avancer en tirant nos lourds traîneaux. Nous perdons parfois l'horizon de vue et il faut alors s'orienter à la boussole.

Cette fois-ci, j'ai vraiment repoussé mes limites par rapport aux conditions hivernales en expédition. J'ai apprivoisé le froid, sans lutter, juste en étant bien habillée. Avec fourrure et duvet, qui ont prouvé leur efficacité depuis des lunes pour le monde de la faune, j'ai réussi à me garder au chaud. La nature est si bien faite, je m'en inspire pour survivre dans ces contrées éloignées.

Crédit : Malie Lessard-Therrien

Mes essentiels pour rester au chaud : 

  • De grosses doudounes en duvet pour garder la chaleur du corps quand je ne suis pas en train de skier

  • Une capuche de fourrure qui garde la chaleur autour du visage

  • Des lunettes de ski pour continuer à voir dans la neige et le vent en protégeant les yeux

  • Une cagoule qui couvre le nez et les joues pour prévenir les engelure dans ces froids polaires

  • Des gants minces avec des mitaines chaudes par-dessus pour pouvoir manipuler les objets en gardant une protection pour les mains quand j'enlève mes mitaines

  • Changer mes bas quand ils sont mouillés. Même si c'est désagréable de se dénuder les pieds dans ces froids extrêmes, les nouveaux bas secs aident à garder les pieds au chaud pour continuer la journée confortablement.

 Bien habillée pour se protéger du froid

Au campement

Heureusement, nous avons une tente en toile Atuk et un poêle à bois pour se réchauffer le corps et le cœur le soir venu! C'est une première expérience pour nous de partir en expédition avec une tente « chaude » et c'est un élément qui fait toute la différence. Nous montons le campement aux abords des îles rencontrées en chemin et allons chercher du bois mort dans la forêt pour alimenter le feu dans le poêle à bois. Ce campement avec la tente chaude est certes plus long à monter qu'avec une tente quatre saisons, mais le confort de pouvoir manger le souper au chaud en vaut vraiment la peine. 

Crédit : Charles Morin-Pellerin
Le campement avec la tente chaude

Notre menu du soir est composé d'entrées de salade de carotte ou de chou, hummus, craquelins et fromage, puis des pâtes, chili, ragoût de lentilles, riz au thon ou poulet avec légumes, comme plats principaux. Nos repas sont riches, savoureux et variés. Nous y ajoutons des cubes de beurre ou des morceaux de gras de coco pour augmenter la valeur calorique afin de compenser pour la grande dépense d'énergie dans la journée. Pour le dessert, il y a du chocolat, du pudding, des gâteaux et de la salade de fruits. Nous avons préparé notre nourriture nous-mêmes et nous l'avons déshydratée pour l'alléger et la conserver pendant l'expédition.

Nous profitons de la chaleur du poêle à bois lors du souper pour faire sécher nos vêtements de la journée. Nous voulons nous assurer de pouvoir enfiler des bottes de ski chaudes le lendemain, ce qui ajoute beaucoup au confort.

Nos sacs de couchage de -40 degrés Celsius nous gardent bien au chaud lors des nuits froides une fois que le feu s'éteint. Bien sûr, chacun de nous profite des nuits de sommeil pour récupérer des efforts de la journée plutôt que de se réveiller pour entretenir le feu dans le poêle la nuit! Le matin venu, nous repartons une attisée pour déjeuner au chaud et s'habiller pour la journée.

Les défis

Sur notre parcours, nous avons rencontré quelques failles de compression. Ce phénomène survient lorsque deux plaques de glace se compressent l'une contre l'autre à cause du mouvement de l'eau en dessous et forment ainsi un mur ou une pyramide de glace de hauteur variable qui couvre parfois plusieurs kilomètres. Il arrive que de l'eau couvre la surface de glace au bord des failles et crée de la « slush » en se mélangeant à la neige. Heureusement, nous avons réussi à passer ou contourner ces failles sans « slusher » nos skis et traineaux.

Crédit : Malie Lessard-Therrien
Faille de compression

À cause des conditions extrêmes et tempêtes des premiers jours, nous n'avons pas assez progressé en distance pour pouvoir accomplir le tour du cratère, comme nous l'aurions souhaité. Nous avons une quantité de nourriture limitée et il faut régulièrement évaluer notre progression afin d'en avoir suffisamment pour couvrir la distance qui nous sépare de la civilisation pour le retour. 

Une légère douleur et une enflure à la main droite et au côté droit de mon visage m'incitent à prendre une journée de repos. L'effort que nos corps ont à fournir est considérable pour se garder au chaud et pour avancer en tirant nos traîneaux dans ces conditions. Nous jugeons qu'il est préférable de laisser nos corps récupérer pour mieux continuer l'expédition et en revenir saines et sauves.

Le retour

En prévoyant assez de nourriture pour le retour, nous rebroussons chemin lors du septième jour. Nous avons alors complété le quart du tour du cratère, ce qui représente environ 55 km. Je suis quand même satisfaite de notre expérience et j'ai le cœur heureux d'être entourée de cette nature sauvage. Au retour, nous profitons du vent puissant qui nous souffle maintenant dans le dos. Notre rythme est plus rapide et nous avançons plus facilement avec le poids des traîneaux qui diminue de jour en jour et nos corps qui se sont adaptés à l'effort. 

Nous profitons de quelques jours après notre retour pour aller explorer les sommets des monts Uapishka (nom innu des monts Groulx) en ski. Le paysage est si différent de l'immense étendue du cratère avec ses îles. Sur le plateau, les monts et les vallons se succèdent dans une blancheur presque parfaite. Même les quelques arbres rencontrés sont couverts de neige. Quel magnifique territoire! J'y retournerai aussi pour faire la traversée hivernale des monts Uapishka. 

Crédit : Malie Lessard-Therrien
Les monts Uapishka

Apprentissages

Cette expédition de 110 km en 11 jours dans les grands froids me confirme plus que jamais que nous sommes à la merci des conditions météo et vulnérables aux éléments de la nature lorsque nous sommes en régions éloignées. C'est à nous d'être assez bien préparées et équipées pour survivre dans ces conditions. Nous avons relevé ce défi en éprouvant du plaisir, alors je reviens avec humilité et bonheur, avec encore l'envie d'y retourner un jour pour accomplir le tour du cratère. 

Je reviens émerveillée de cette expédition dans un paysage iconique de la Côte-Nord. Je nous considère privilégiées de pouvoir explorer ce territoire de nature grandiose au Québec. Sur le traversier qui nous amène de Godbout à Matane, je contemple la Côte-Nord qui recèle encore mille et un trésors de nature à découvrir. 

 

Un merci spécial à Tourisme Côte-Nord, Atuk, Telloc, Filles du Nord, Arc'teryx, MEC, la Coop de l'Arrière Pays et DuNord qui ont propulsé cette belle aventure.

Par Malie Lessard-Therrien

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