Les trésors ne sont pas toujours déterrés dans des coffres, par des pirates, dans les Caraïbes. Parfois, au hasard des tempêtes, ils sont trouvés chez nous, par un Nord-Côtier, dans le sable de Baie-Trinité. Car des Vikings aux Basques, de Jacques Cartier aux envahisseurs anglais, la Côte-Nord était, pour les navigateurs européens, une importante autoroute fluviale. Mais les caprices de son littoral l'ont transformée en cimetière du Saint-Laurent. Aujourd'hui, nos trésors sous-marins refont surface et reprennent vie au Centre national des naufrages du Québec.
« La première année, c'étaient des petits fragments de porcelaine et des morceaux de briques sur le rivage », confie Marc Tremblay. « Et la deuxième année, j'ai trouvé le mousquet qui était enseveli dans le sable. On voyait juste cette section-là qui sortait. » Il montre l'extrémité d'un vieux bout de bois, puis il le retourne pour en révéler la silhouette et… aucun doute, c'est bien la crosse d'un mousquet. « Ici, c'était l'entaille pour la baïonnette », ajoute-t-il. Après trois siècles sous les flots, l'objet n'est peut-être plus mortel, mais il n'a rien perdu de sa puissance évocatrice. « Le mousquet vient du Elizabeth and Mary, un des navires de la flotte du général William Phips, reprend Marc Tremblay. J'ai commencé à trouver des pièces en 1990 pour finaliser la découverte en 1994… le 24 décembre. » Il s'en souvient comme si c'était hier, le point culminant de sa carrière de chasseur d'épaves. Et 30 ans plus tard, Marc Tremblay transmet désormais sa passion comme présentateur, conférencier et administrateur au Centre national des naufrages du Québec. Grâce aux artéfacts et aux reconstitutions, il vous replonge dans sa chasse au trésor qui l'a mené à la plus ancienne épave connue du Québec.
« Je vous répondrai par la bouche de mes canons », avait rétorqué le gouverneur Frontenac au général William Phips, quelques semaines plus tôt. À l'automne 1690, cette citation - qui deviendra l'une des plus célèbres de notre histoire - entrait dans la postérité, alors qu'une flotte d'une trentaine de navires assiégeait Québec. Venus de Boston, les Anglais ont tenté en vain de saisir la Nouvelle-France… avant de plier bagage. Mais sur le chemin du retour, catastrophes : une série de tempêtes envoie quatre des navires de Phips au fond du Saint-Laurent, dont le Elizabeth and Mary, avec 11 officiers et 46 miliciens à bord. Il faudra attendre exactement trois siècles pour que des indices révèlent peu à peu sa présence. Puis, une tempête - une autre - désensabla la coque à 100 mètres du rivage de l'Anse aux Bouleaux, fin prête pour être découverte par un Nord-Côtier.
Images historiques du gouverneur Frontenac (gauche) et du général Phips (droite)
L'histoire marquée au fer
« Sur l'écuelle, on voit clairement les trois lettres : I, M et S, montre le guide. Dans le registre des miliciens de la compagnie de Dorchester, on a trouvé un soldat qui s'appelait Increase Moseley, et sa femme… Sarah. » La salle d'exposition principale est devenue le deuxième domicile de Marc Tremblay depuis la réouverture du CNNQ en 2022. La visite se poursuit et il manipule cette fois un objet métallique ressemblant étrangement à une assiette bosselée, et pas n'importe laquelle. Grâce à cette pièce de vaisselle, les archéologues ont pu confirmer que l'épave était bel et bien celle du Elizabeth and Mary. « Et 300 ans plus tard, on sait qui était le propriétaire de cette écuelle-là en 1690, c'est assez spécial », constate Marc Tremblay, toujours aussi fasciné.
L'écuelle d'Increase Moseley est l'un des plus de 4000 artéfacts du Elizabeth and Mary repêchés entre 1995 et 1997. Trois étés durant, des plongeurs nord-côtiers ont assisté les archéologues de Parcs Canada dans les fouilles. « On a trouvé des chaussures, des bouts de tissus, des boutons », énumère Marc Tremblay qui a participé aux travaux. « Tout ce qu'on voit ici a été repêché sur le site… et ça, c'est la plus vieille fourchette du Québec! », ajoute-t-il en pointant fièrement dans le présentoir. À cette époque, l'usage de cet ustensile était loin d'être commun. Aujourd'hui, celle du capitaine fait partie des richesses du Elizabeth and Mary qui ont repris vie dans un musée voisin de l'église de Baie-Trinité. En bordure de la 138, le bâtiment de bois fait fièrement face à un secteur du Saint-Laurent où, au fil des siècles, plus de 80 navires ont sombré.
Marc Tremblay tenant une bouteille de vin en verre lors des fouilles archéologiques de 1996
Coque et mousquets sur l'Elizabeth and Mary une semaine après sa découverte
Des histoires de tempêtes
« Quand tu remontes de Québec et que tu arrives à Pointe-des-Monts, si tu es dans une tempête, tu l'auras en pleine face », explique Marc-André Bernier. Celui qui a longtemps été à la tête de l'Équipe d'archéologie subaquatique de Parcs Canada a consacré 15 ans de sa longue carrière à différents projets sur la Côte-Nord. « Le mauvais temps vient du nord-est et c'est exactement l'angle de la côte à cet endroit-là. » À Pointe-des-Monts, le littoral pratiquement horizontal bifurque abruptement de presque 90 degrés. Combiné aux récifs et à la brume, ce changement d'angle pardonnait rarement aux navigateurs imprudents longeant la côte pour quitter l'estuaire. « Ça explique pourquoi il y a tant d'épaves là, insiste Marc-André Bernier. C'est un point névralgique de la navigation sur le Saint-Laurent. » D'ailleurs, l'amiral anglais Hovenden Walker l'a aussi appris à ses dépens en 1711. Plusieurs des navires de sa flotte ont coulé un peu plus haut, dans le secteur de Pointe-aux-Anglais.
« Si on prend un pas de recul, il faut se souvenir que l'histoire du Québec est construite autour de l'eau; notre histoire est maritime, d'abord et avant tout », résume Marc-André Bernier. Tous ces naufrages ont transformé la Côte-Nord en cimetière d'épaves dans un fleuve où coule notre patrimoine. « Et on a un peu perdu cette relation-là avec le Saint-Laurent jusqu'à un certain point, ajoute l'archéologue. Donc, c'est important que les Québécois se réapproprient et redécouvrent cette histoire-là. » À Baie-Trinité, le Centre national des naufrages du Québec est l'endroit tout indiqué pour y replonger en famille, le temps d'une escale dans un village enchanteur. Surtout que d'autres chapitres du passé pourraient bien ressurgir à tout moment. « L'épave du Elizabeth and Mary est la plus vieille connue au Québec… pour l'instant, mais il y en a sûrement d'autres », croit Marc Tremblay, optimiste. « À cause de l'érosion des berges, les bateaux font de plus en plus leur apparition. » Ainsi, soyez vigilants quand vous vous promènerez sur les plages de la Côte-Nord. Profitez du paysage… oui, mais gardez aussi un œil attentif où vous posez les pieds. Qui sait si vous ne vous enfargerez pas dans la prochaine grande découverte archéologique du Québec. Tant de trésors insoupçonnés qui ne demandent qu'à reprendre vie!
« Je n'ai point de réponse à faire à votre général que par la bouche de mes canons et à coups de fusil, qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte qu'on envoie sommer un homme comme moi, qu'il fasse du mieux qu'il pourra de son côté, comme je ferai du mien. »
Louis de Buade de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, 16 octobre 1690